Argumentaire du congrès 2013 de l'AFS

 

Les dominations

 

L’analyse des formes de domination est centrale en sociologie pour comprendre ce qui fait tenir l’ordre social. De Marx, Durkheim, Weber en passant par Foucault et Bourdieu, la domination constitue cette relation sociale qui répartit et hiérarchise les groupes sociaux, discrimine les forces sociales en structurant leur dissymétrie tout en contribuant à l’acceptation de l’ordre existant. Des études récentes en ont cependant renouvelé la compréhension sous plusieurs dimensions : en insistant sur la diversité des modes de domination et leur variation historique et spatiale, en révélant les « ratés » du consentement ou son caractère de façade chez les groupes subalternes, en mettant en évidence le travail nécessaire aux dominants pour imposer et exercer leur domination …

L’actualité n’a sans doute pas été étrangère à cette inquiétude scientifique devant ce qui semble aller de soi : déstabilisation des politiques sociales s’accompagnant d’une montée des inégalités, de la précarisation et du chômage (plans sociaux à répétition, restrictions budgétaires), effondrement de régimes admis comme fondés dans la durée et sur l’assentiment ou l’apathie de leurs citoyens (écroulement de l’empire soviétique, « Printemps Arabes », ébranlement des institutions européennes), surgissement de mobilisations perçues comme improbables voire impossibles (mouvements des « Indignés », Occupy Wall Street, grèves longues et dures dans des secteurs d’emploi peu syndiqués, luttes des « sans papiers », révolte de peuples insoumis aux décisions de leurs dirigeants politiques), multiplication de catastrophes révélant les incertitudes des savoirs et des expertises (Fukushima après Tchernobyl, épidémies et accidents sanitaires, crise financière).

Des pistes d’interrogation et d’investigation ont été ainsi rouvertes sur les relations entre les diverses figures de l’autorité – le pouvoir social, le pouvoir économique et le pouvoir politique – et leurs conditions de félicité ou de discordance. Subaltern studies, analyse du genre, étude sur le racisme et le post-colonialisme, retour « des classes sociales », par exemple, sont venus irriguer les questionnements et les enquêtes dans la plupart des sous-disciplines sociologiques. Si ces approches ont permis de remettre sur le métier sociologique bien des idées que l’on croyait acquises, elles ont également relancé l’effort de réflexivité sur « l’opération » sociologique que ce soit sous l’angle de la posture analytique à adopter, des méthodes à employer ou de l’écriture et du raisonnement à déployer. Ce faisant, elles ont aussi renforcé les échanges croisés avec les autres sciences sociales - histoire, science politique, géographie, ethnologie, économie.

En se donnant pour titre « Les dominations », le cinquième congrès de l’AFS vise ainsi à susciter une réflexion collective sur les recompositions des différenciations et des frontières sociales qui mutualise non seulement les connaissances déjà produites sur ces processus, mais également les renouvellements épistémologiques en cours pour les saisir.