Frontières de la science et stéréotypes : les « antivaccins » comme figures de l’anti-science

Résumé de la communication: 

La vaccination est une des technologies phares de la médecine. Ce mode d’intervention s’est imposé comme une solution technique idéale à une variété de problèmes de santé dépassant largement les maladies infectieuses (cancers, vaccins curatifs…). Avec l’introduction de nouveaux vaccins et la surveillance accrue des maladies émergentes, les dernières décennies ont vu se multiplier les discours publics en faveur de la vaccination clamant ses succès passés et à venir. Mais, paradoxalement, cette période a aussi vu la multiplication des controverses sur les vaccins et le succès de mobilisations visant à mettre en avant les limites de cette forme d’intervention et à mettre en cause les intérêts politiques et économiques qui lui seraient associés.

De nombreux chercheurs ont noté que le terme d’« antivaccin » utilisé pour désigner ces critiques était le plus souvent utilisé de manière péjorative de la part des experts de santé publique et des autorités sanitaires. Pourtant, au-delà de ces commentaires rapides, aucune étude empirique n’a porté sur cette stigmatisation publique des critiques et comment elle s’ancre dans les tensions contemporaines entourant le savoir scientifique et le progrès technique. Dans cet article, nous adopterons une perspective au croisement de la sociologie des sciences et de la sociologie de la déviance. Nous nous intéresserons aux usages de la catégorie « antivaccin » dans le contexte français et aux acteurs qui s’engagent dans ce travail de stigmatisation. A travers ce travail, il s’agit de prolonger le projet de chercheurs tels que R.K. Merton, S. Shapin et T. Gieryn d’une sociologie générale de l’institution scientifique. Il s’agira ainsi d’étudier l’usage de la rhétorique associée à la valeur « Science » en se concentrant sur son usage par des acteurs autres que les professionnels de la science. Nous cherchons ainsi à contribuer aux travaux traitant de la manière dont cette rhétorique est mobilisée en dehors du domaine académique pour s’insérer dans des rapports de pouvoir qui ne portent pas directement sur l’autonomie de la science. Notre contribution consiste à mettre en évidence le rôle des étiquettes stigmatisantes et de la stéréotypification qui les accompagne dans la construction des « frontières de la science ».

Ce travail s’appuiera sur l’analyse croisée de plusieurs jeux de données : 1) tous les articles contenant le terme « antivaccin » et ses variantes parus depuis début 2009 dans la presse d’information générale nationale française accessible via Europresse ; 2) le contenu de près de 300 sites présentant une critique de la vaccination ou d’un vaccin en particulier et des liens URL existant entre eux (recueil en avril 2017) ; tous les contenus traitant de la vaccination publiés sur Twitter entre le 6 avril 2016 et le 16 décembre 2016.

Nous commencerons par étudier l’étiquette d’ « antivaccin » en elle-même. Pour cela, nous suivrons les méthodes classiques de l’analyse des représentations sociales (Moscovici, Joffe). Nous analyserons les mots auxquels cette étiquette est associée dans ces différentes sources textuelles pour mettre en évidence ce qui fait le caractère péjoratif de cette étiquette. Nous verrons ainsi comment ce terme est associé aux figures classiques de l’ « anti-science » (obscurantisme, complotisme, sectes, religions…) et des failles morales qui lui sont associées (croyance vs savoir, intérêts vs désintéressement, émotion vs raison, etc.). Nous montrerons à cette occasion la spécificité de la thématique vaccinale qui transcende le domaine médical pour être associée publiquement à la Science en général et avec un S majuscule. Nous analyserons dans un second temps la diversité des acteurs qui utilisent cette catégorie (vulgarisateurs, experts de santé publique, journalistes, acteurs critiques eux-mêmes). Cela nous permettra de mettre en évidence les variations dans le contenu donné à cette catégorie en fonction des positions, des intérêts et des causes de ces acteurs. Nous verrons ainsi que tous ne placent pas la frontière de l’illégitimité scientifique au même endroit (la critique de tous les vaccins ? de certains ?). Enfin, dans un troisième temps, nous analyserons comment les acteurs ciblés par ce label stigmatisant tentent de contourner ou de retourner ce stigmate. Nous verrons notamment que de nombreux acteurs critiques des vaccins utilisent cette catégorie pour se démarquer des acteurs critiques les plus radicaux. Plus généralement, nous verrons comment les acteurs critiques présentent leur crédibilité scientifique avec, autour ou contre cette stigmatisation publique. Nous verrons ainsi quelles conceptions de la crédibilité scientifique ils opposent à ceux qui les accusent de ne pas en avoir.  Cela se fera notamment par l’analyse de dialogues ayant eu lieu sur twitter autour de cette thématique.

 

Bibliographie (très) indicative

 

 

Gieryn, T. F. (1999). Cultural Boundaries of Science: Credibility on the Line. University of Chicago Press.

Joffe, H. (2003). Risk: From perception to social representation. British Journal of Social Psychology, 42(1), 55–73.

Lamont, M., & Molnár, V. (2002). The Study of Boundaries in the Social Sciences. Annual Review of Sociology, 28(1), 167–195. https://doi.org/10.1146/annurev.soc.28.110601.141107

Moscovici, S. (1984). The phenomenon of social representations. In R. M. Farr & S. Moscovici, Social representations (Cambridge University Press, pp. 3–70). Cambridge.

Shapin, S. (1995). Cordelia’s Love: Credibility and the Social Studies of Science. Perspectives on Science, 3(3), 255–275.

Shapin, S. (2009). The Scientific Life: A Moral History of a Late Modern Vocation. University of Chicago Press.

Mots-clés: 
vaccins
controverses
stigmatisation
Science
valeurs