Populisme éducatif et action publique : une approche configurationnelle

Résumé de la communication: 

La notion de populisme fait clairement débat au sein de la communauté scientifique et intellectuelle. Ce « concept insaisissable autant que récurrent » (Taguieff, 1997, p. 6) donne lieu à des discussions vives par exemple sur les confusions opérées par le regroupement d’expériences très différentes sous un même thème (Mastropaolo, 2001), le mépris affiché par la « science du populisme » (Tarragoni, 2013) ou la nécessité de réhabiliter cette notion après l’avoir vidé de ses présupposés négatifs (Monod, 2009).

 

Cependant la diversité croissante des travaux sur le populisme a permis de renouveler ses théorisations(Colliot-Thélène, 2014), d’explorer ses « domaines de signification » (Taguieff, 1997) et de mieux cerner ses propriétés constitutives (Hermet, 2012). Cette diversité a permis également d’analyser le populisme à travers des catégories plus proches de la sociologie de l’action publique, comme celle de « dispositif populiste » (Citton, 2015), et d’analyser le développement de populismes sectoriels comme le « populisme pénal » (Lazerges, 2008) ou le « populisme climatique » (Foucart, 2012).

 

L’objet de cette communication est de montrer qu’en France[1], sur certains sujets et dans certaines circonstances, peut se développer un populisme éducatif, que nous définissons de manière générale comme une situation politique dans laquelle les gouvernants proposent un programme d’action publique flattant les attentes perçues de la population sans tenir compte des propositions, des arguments et des connaissances produits dans le cours de l’action publique par les corps intermédiaires ou les spécialistes du sujet[2].

 

L’objet est également d’en proposer une lecture en termes de sociologie de l’action publique et de montrer que ce populisme n’est pas que la conséquence du charisme d’une élite dirigeante ou de sa stratégie de radicalisation. Il est aussi le produit d’une configuration d’action publique d’ensemble qui favorise la politisation des discours et la captation et l’instrumentalisation des « policies » par des logiques et des enjeux de « politics ».

 

Nous nous fondons pour cela sur une recherche de quatre ans effectuée dans le cadre d’une Habilitation à diriger des recherches portant sur les modes de structuration et les dynamiques du débat public en éducation en France.

 

Nous analysons plus spécifiquement l’évolution en France depuis la fin des années 1990 de l’action publique et du débat public en matière de lutte contre l’absentéisme scolaire des élèves des premier et second degrés car cette lutte est un exemple emblématique de forte politisation des enjeux d’action publique.

 

Nous nous appuyons sur trois types de matériaux : les textes officiels régissant cette lutte, 44 entretiens et quatre corpus de documents couvrant la période allant de la fin des années 1990 à juin 2016 : 258 comptes-rendus de débats parlementaires, 532 articles de presse écrite nationale, 907 dépêches AEF et 44 publications scientifiques identifiées dans divers moteurs de recherche.

 

Nous procédons en trois temps. Nous montrons d’abord qu’à partir du printemps 2001 s’impose dans le débat public une problématisation particulière des enjeux : l’absentéisme est défini comme un « fléau », « prélude » à la violence, qu’il faut « détecter » et qui est le résultat de parents « laxistes ». La suspension/suppression des allocations familiales est alors proposée comme une solution politique efficace par la droite gouvernementale et régulièrement critiquée par l’opposition et divers corps intermédiaires. Nous montrons ensuite que cette problématisation, comme cette controverse, font obstacle à toute autre forme de débat public sur le sujet, qu’elles tiennent très peu compte des arguments et connaissances proposés par les acteurs (mesure du phénomène, typologies, facteurs explicatifs, enseignements tirés d’initiatives locales etc.) mais qu’elles sont en revanche cohérentes avec l’opinion sondagière sur le sujet. Nous concluons à l’existence d’un populisme éducatif que nous expliquons dans une dernière partie comme le résultat d’une configuration d’action publique spécifique.

 

 

Carter D. S. G., « The Policy Context of Recent Curriculum Reforms in Australia. », communication présentée au Congrès annuel de l’American Educational Research Association, 4-8 avril 1994, Nouvelle Orléans.

 

Citton Yves, « Dispositifs populistes et régimes médiarchiques : neuf hippothèses », Multitudes 2015, vol. 4, n° 61, p. 88-94.

 

Colliot-Thélène Catherine (dir.), Peuples et populisme, PUF, 2014.

 

Foucart Stéphane, « Aux sources du populisme climatique », Critique, 2012, vol. 1, n°776-777, p. 178-191.

 

Hermet Guy, Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique (XIXe-XXe siècles) Paris, Fayard, 2001.

 

Lauglo Jon, « Populism and Education in Norway », Comparative Education Review, 1995, vol. 39, n°3, p.255-279.

 

Lazerges Christine, « 2. Un populisme pénal contre la protection des mineurs », in Laurent Mucchielli, La frénésie sécuritaire, La Découverte, 2008, p. 30-40.

 

Mastropaolo Alfio, « Populisme du peuple ou populisme des élites ? », Critique internationale, 2001, vol. 4, n°13, p. 61-67.

 

Monod Jean-Claude, « La force du populisme: une analyse philosophique. À propos d'Ernesto Laclau », Esprit, 2009, n°1, p. 42-52

 

Taguieff Pierre-André « Le populisme et la science politique du mirage conceptuel aux vrais problèmes », Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°56, octobre-décembre 1997, p. 4-33.

 

Tarragoni Federico, « La science du populisme au crible de la critique sociologique : archéologie d'un mépris savant du peuple », Actuel Marx 2013, vol. 2, n° 54, p. 56-70.

 




[1] Des interrogations similaires existent dans d’autres pays comme l’Australie (Carter, 1994) ou la Norvège (Lauglo, 1995). Récemment, l’organisation « Ethnography and Education » a lancé un groupe de réflexion sur les conséquences scientifiques et politiques du « nouveau populisme » en éducation.

[2] Ce populisme n’est pas « éducatif » uniquement car il s’exerce dans le secteur de l’éducation mais aussi parce qu’il véhicule une conception simplifiée du processus d’éducation lui-même et parce qu’il permet d’associer et de socialiser aux enjeux de politique éducative une partie de la population – en particulier les personnes extérieures au monde de l’Education nationale –, sur la base cependant de diagnostics et de préconisations de politique publique plus ou moins fondés.

Mots-clés: 
Populisme
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absentéisme scolare