Le petit peuple des sociologues: anonymes et pseudonymes dans la sociologie française

Résumé de la communication: 

« Florence C., 45 ans, secrétaire », « Ahmed, 12 ans, fils d’ouvrier spécialisé » ou encore « Émile, retraité »… les articles et les ouvrages sociologiques résument aujourd’hui fréquemment les personnes enquêtées à une série de caractéristiques, dont le prénom. À partir de l'étude de plus de 1400 articles publiés dans 8 revues centrales de la sociologie française depuis 1960, il est possible d'établir que l’usage des prénoms pour faire référence aux personnes enquêtées était inexistant en 1960, et qu'un tiers des articles y font recours aujourd’hui. L'examen d'une cinquantaine de manuels d'introduction aux méthodes de la sociologie publiés entre la fin des années 1950 et 2016 permet de saisir certaine des raisons données à cet usage.

Cette forme d’écriture a quatre justifications principale : elle permet de saisir l’enquêté comme le personnage d’un récit, d’indiquer son origine sociale, de se positionner théoriquement, et aussi de retranscrire certains modes d’interpellation pendant l’enquête.

Mais cette technique aujourd'hui très fréquente (l'anonymisation par le prénom) a des conséquences imprévues. Comme le tutoiement, l'usage du prénom est marqueur de familiarité (quand il est réciproque) et de hiérarchie (quand il ne l'est pas). L'examen des populations d'enquêté.e.s recevant un prénom montre ainsi que, dans la sociologie française, les enquêtés recevant un prénom sont surtout des membres des classes populaires ou des enfants, car les membres des classes supérieures dirigeantes sont anonymisés différemment (par la fonction professionnelle ou l'initiale notamment).

Mots-clés: 
écriture, stratification, enquête