RT44 Justice sociale et sentiments d’injustice

Présentation du GT44

L’émergence tardive d’un objet sociologique

 

Aujourd’hui incontournable et présente sous de multiples formes dans le débat public, la question de la justice sociale n’a été constituée que tardivement en France comme un objet sociologique à part entière. Si les analyses de Bourdieu et Passeron peuvent être considérées comme précurseurs dans la mesure où elles soulignent la place de la rhétorique méritocratique dans la reproduction des inégalités sociales d’accès à l’enseignement supérieur, il faut néanmoins attendre le milieu des années 90 pour que cette question s’autonomise et que les différentes formes de justice sociale soient étudiées en tant que telles. On peut rendre compte de cette émergence tardive en invoquant des facteurs externes et des facteurs internes au champ sociologique.
D’abord, les intérêts de connaissance des sociologues pour la question de la justice sociale ne sont pas sans liens avec les préoccupations des pouvoirs publics. Le Commissariat général du Plan sera ainsi à l’origine, au début des années 90, d’un ensemble de réflexions qui mobiliseront les théories de la justice pour éclairer à nouveaux frais la question des inégalités. Ces réflexions donneront lieu à la publication de deux ouvrages collectifs, où les sciences sociales seront notamment représentées par Robert Castel, Mary Douglas, François Dubet, Jon Elster, Albert O. Hirschman, Laurent Thévenot et Alain Touraine (Affichard et de Foucauld, 1992, 1995). Dans une perspective analogue, la MIRE et la Drees initieront en 1999-2000 un séminaire de recherche qui se traduira par la parution de trois volumes auxquels prendront part des sociologues comme Colette Bec, Louis Chauvel, Mireille Elbaum, Dominique Merllié, Roland Pfefferkorn, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (Daniel et Le Clainche, 2000).
L’émergence de la question de la justice sociale dans le champ sociologique est donc étroitement liée à son apparition dans les politiques publiques. Elle coïncide, de ce point de vue, avec la persistance des inégalités sociales en France depuis le tournant des années 1980-1990 et avec leur renforcement au cours des dix dernières années dans le domaine des revenus, de l’éducation ou de l’emploi (Observatoire des inégalités, 2006). Elle coïncide encore, dans le débat citoyen, avec une exacerbation de la sensibilité collective à l’égard des inégalités, partiellement imputable à leur visibilité accrue sur la scène publique par la médiatisation des thèmes de l’exclusion, de la « fracture sociale » ou du pouvoir d’achat.
La question de la justice sociale ouvre par-là même sur les attitudes et sur les pratiques courantes des individus. Malgré quelques travaux pionniers (cf., notamment, Homans, 1974),  l’étude des « conduites relatives à la justice dans la vie réelle » (Elster, 1995b, p. 84) est, elle aussi, l’objet d’une attention toute récente. Probablement l’influence de nouvelles grilles de lecture de la société, plus attentives à la manière dont le lien social s’organise par la juxtaposition d’agencements locaux (Friedberg, 1993), explique-t-elle en partie cet intérêt récent. Dans une société conçue comme pluraliste et individualiste (Bellah, 1996), le Vrai et le Juste cesseraient d’être définis d’en haut (Lyotard, 1979) de sorte que la résolution des questions morales relèverait surtout de l’activité et du travail des acteurs en situation (Rosanvallon, 1995). Les sociologues seraient ainsi conduits à déplacer leur regard, l’interrogation sur les mécanismes globaux de légitimation cédant le pas à l’observation in situ des procédures de justification par lesquels les individus construisent des modalités de coopération que chacun pourra considérer comme juste.
L’émergence tardive de la question de la justice sociale dépend, par extension, de facteurs internes au champ sociologique. L’apparition de nouveaux paradigmes, délaissant les seules structures pour resituer l’activité des acteurs dans la dynamique de la vie sociale, ouvre la voie à une interrogation sur le sens ordinaire de la justice. Celui-ci est en effet mis en œuvre par des acteurs dotés de compétences et de capacités critiques. Il décrit « ce dont les gens sont capables » (Boltanski, 1990) et ces aptitudes sont désormais prises au sérieux. La question de la justice sociale s’introduit ainsi progressivement en sociologie, depuis le milieu des années 90, sous la forme d’une confrontation des théories et des idéologies dominantes aux données empiriques et aux observations de terrain. La discipline reproduit d’ailleurs en cela la manière dont l’objet « justice sociale » s’est institutionnalisé, dans des disciplines connexes comme la psychologie sociale (Kellerhals, Modak et Perrenoud, 1997) ou les sciences de l’éducation (Meuret, 1999), par la multiplication des études empiriques et des reformulations théoriques sur le sentiment de justice ou sur l’équité.

 

Des travaux théoriquement pluriels
L’apparition récente de la justice sociale dans le champ sociologique français contraste avec la forte reconnaissance académique dont cet objet bénéficie, depuis la fin des années 80, en philosophie, en économie voire en droit. La réticence des sociologues à investir l’objet « justice sociale » peut ainsi être interprétée comme un effet de la division du travail intellectuel attestant, via la prévalence des théories philosophiques et économiques sur le marché intellectuel, de la faible légitimité académique d’une approche non formelle des principes, des jugements ou des sentiments de justice.
Il existe néanmoins aujourd’hui plusieurs travaux sociologiques qui prennent la justice sociale pour objet spécifique. Aboutissant le plus souvent à des résultats empiriques convergents voire complémentaires, ces travaux se distinguent surtout par la divergence de leurs orientations théoriques. Certaine approches considèrent que les formes de justice sont surtout issues de l’activité concrète des individus ou des groupes sociaux. Elles s’intéressent ainsi aux modes de justification des inégalités, aux formes d’accord qu’elles mettent en jeu et aux conceptions du bien commun sur lesquelles elles reposent (Boltanski, 1990 ; Boltanski et Thévenot, 1997), à la variété des principes de justice et à la façon dont les acteurs les investissent (Elster, 1995a ; Dubet, 2005 ; Dubet et al., 2006), ou encore à la multiplication des référentiels de justice dans l’espace public et à la manière dont les dimensions psychologiques de l’injustice peuvent être objectivées dans des cadres d’action collective (Derouet, 1992 ; Thévenot, 1995 ; Fassin, 2001 ; Baudelot, Gollac et al., 2003 ; Gonthier, 2008). D’autres approches appréhendent surtout la question de la justice sociale en termes normatifs. Elles soulignent ainsi les qualités socialement cohésives des normes de justice (Kellerhals, Coenen-Huther et Modak, 1988 ; Boudon,  1995 ; Demeulenaere, 2003), le caractère fortement consensuel des croyances relatives à la justice sociale (Dubet, 2004 ; Duru-Bellat, 2006), ou encore la dimension cumulative des grands principes de justice (Forsé et Parodi, 2005 et 2006).
Le questionnement sur les formes de justice n’échappe pas, en ce sens, aux clivages et aux débats qui traversent notre discipline. Il occupe notamment une position ambiguë par rapport à la thématique des inégalités sociales. D’un côté, il tend à prolonger la question des inégalités en invitant par exemple à interroger, via la notion d’« inégalités justes », une tendance générale à la psychologisation des rapports sociaux et à l’individualisation de la perception des inégalités. Mais d’un autre côté, la thématique de la justice sociale tend également à se substituer à la question des inégalités en insistant par exemple sur la multiplication des référentiels de justice (diversité, autonomie, équité, besoin, discrimination positive, mérite…) et sur les tensions qu’ils entretiennent avec le référentiel, lui aussi passablement équivoque, d’égalité. Dans cette perspective, la thématique de la justice sociale est encore souvent considérée comme faisant écran à la question des inégalités sociales (Pfefferkorn, 2007), non sans raison si l’on considère ses usages politiques dans l’espace public ou les stratégies d’appropriation dont elle peut faire l’objet de la part de certains groupes sociaux.

 

Enjeux et programme d’une sociologie de la justice sociale
Le groupe de travail « Justice sociale et sentiments d’injustice » a pour vocation de réunir les doctorants, les enseignants-chercheurs et les chercheurs en sciences sociales qui travaillent à titre principal sur la justice sociale, ou qui rencontrent cette thématique par la bande d’autres objets et d’autres interrogations.
Il se propose ainsi d’ouvrir un espace de réflexion, d’échange et de débat sur l’ensemble des questionnements qui engagent les domaines suivants : les différents principes de justice et la manière dont ils coexistent ; les grandes représentations de la justice sociale et la façon dont elles accompagnent la perception des inégalités dans le sens commun ; les jugements de justice formulés par les individus et les justifications qu’ils déploient pour les appuyer ; les sentiments de justice et les expériences sociales qui leur sont sous-jacentes. Attaché à exprimer la pluralité des courants de recherche et des méthodes, le GT s’intéresse également aux interrogations historiques et comparatives dans l’analyse des formes de justice sociale.
Un des objectifs du GT étant d’adresser à l’objet des questions épistémologiques, théoriques et empiriques, on s’attachera notamment à développer les axes suivants :

 

  1. Quelle histoire intellectuelle de la question de la justice en sociologie ? Si le questionnement sur la justice sociale considérée en elle-même semble récent, sa prise en compte par la pensée sociale ne l’est pas : alors qu’une exigence de justice constitue l’horizon de la pensée de Marx, les « types de solidarité » de Durkheim sont mobilisés au tournant du siècle, notamment par Léon Bourgeois, comme fondement d’une tentative pour repenser le contrat social et politique à la lumière des acquis des sciences sociales… Une vaste série d’interrogations s’articule ainsi à un regard rétrospectif sur la thématique de la justice : comment les pères fondateurs ont-ils traité cette question ? Comment s’est-elle historiquement articulée à une préoccupation plus directement sociologique relative à la normativité du social ? Comment, au bénéfice de quelles ruptures, selon quels principes de continuité, le questionnement sociologique actuel sur la justice émerge-t-il … ?
  2. Etat de l’art raisonné, tant au point de vue théorique que des résultats empiriques. Quelles sont les approches en présence aujourd’hui ? Où situer les lignes de clivages ? Quelles relations entretiennent-elles avec les paradigmes plus englobants en usages aujourd’hui ? On s’intéressera ici à la fois aux apports des grandes théories de la justice et des données empiriques issues des grandes enquêtes nationales ou internationales où figurent différents items relatifs à la justice sociales (ISSP, EVS, suivi barométrique Drees, ISJP).
  3. Situation de la sociologie face aux autres disciplines : économie, philosophie, psychologie sociale, sciences de l’éducation, droit, géographie sociale ... Le caractère tardif de l’intérêt des sociologues pour cette question oblige à s’intéresser aux apports de ces disciplines connexes. De fait, la plupart des entreprises théoriques et empiriques dans le domaine de la justice sociale et des sentiments d’injustice exploitent leurs résultats et discutent leurs hypothèses. La question des rapports entre disciplines se pose donc ici de manière particulièrement aiguë : la sociologie permet-elle de construire un point de vue spécifique sur la justice sociale ? Quel dialogue peut-elle établir avec les autres disciplines ? En quoi s’en nourrit-elle et quelle contribution peut-elle leur apporter ?
  4. Sociologies spécialisées et justice sociale. La problématique de la justice sociale peut aussi être posée en raison de la spécificité d’un objet. Les sociologies du droit, de la santé, des organisations, de l’éducation, des problèmes sociaux, des politiques publiques etc… sont toutes conduites, à un moment ou un autre, à s’interroger sur les règles de répartition de biens rares, sur la formation, la légitimation et la réception de ces règles, sur les sentiments de justice ou d’injustice des personnes… Comment chacune de ces spécialités rencontre et traite ces questions ? Par delà le morcellement des approches et des objets, quelles hypothèses, quelles références communes ?

 

Le GT « Justice sociale et sentiments d’injustice » visera donc à circonscrire les limites de ces domaines d’études en initiant ou en favorisant des collaborations avec l’ensemble des réseaux thématiques qui travaillent sur des objets connexes. Il visera également, à long terme, à mettre en place des formules d’échange avec les associations ou avec les réseaux du même type qui existent dans d’autres pays.
A plus court terme, on entend faire le point sur l’état des connaissances et des recherches dans le domaine de la justice sociale. A l’occasion du troisième Congrès de l’Association Française de Sociologie, un ensemble d’ateliers seront mis en place et réuniront des contributeurs chargés de poser les jalons d’une discussion à laquelle tous les participants pourront prendre part. Ces ateliers permettront, non seulement d’opérer une première série de synthèses, mais aussi de proposer un ensemble de discussions concernant les différentes définitions et mesures possibles de la justice sociale. Il s’agit ainsi de créer les conditions d’une discussion pérenne et de baliser un espace de réflexion commun à des chercheurs engagés sur des terrains et des objets multiples.
Le GT élira également son premier Bureau lors de ce troisième Congrès.

 

 

 

Références bibliographiques
Affichard J., de Foucauld J.-B. 1992 (dir.). Justice sociale et inégalités. Paris : Ed. du Seuil.
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Baudelot C., Gollac M., et al. 2003. Travailler pour être heureux ? Paris : Fayard.
Bellah R. et al. 1996. Habits of the heart, individualism and commitment in America life. Berkley: University of California Press.
Boltanski L. 1990. L'Amour et la Justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l'action. Paris : Métailié.
Boltanski L., Thévenot L. 1997. De la justification. Les économies de la grandeur. Paris : Gallimard
Boudon R. 1995.  Le juste et le vrai. Etudes sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance. Paris : Fayard.
Demeulenaere P. 2003. Les normes sociales entre accords et désaccords, Paris : PUF.
Daniel C., Le Clainche. 2000 (éd.). Définir les inégalités. Des principes de justice à leur représentation sociale. Paris : Ministère de l’emploi et de la solidarité (Mission recherche-DREES, coll. MIRE).
– 2000 (éd.). Mesurer les inégalités. De la contribution des indicateurs aux débats sur les interprétations. Paris : Ministère de l’emploi et de la solidarité (Mission recherche-DREES, coll. MIRE).
– 2000 (éd.). Réduire les inégalités. Quel rôle pour la protection sociale ? Paris : Ministère de l’emploi et de la solidarité (Mission recherche-DREES, coll. MIRE).
Derouet J.-L. 1992. Ecole et justice. De l’égalité des chances aux compromis locaux. Paris : Métailié.
Dubet F. 2004. L’école des chances. Qu’est-ce qu’une école juste ? Paris : Ed. du Seuil.
– 2005. Propositions pour une syntaxe des sentiments de justice dans l’expérience de travail. Revue Française de Sociologie, vol. 46, n° 3, p. 495-528.
Dubet F. et al. 2006. Injustices. L’expérience des inégalités au travail. Paris : Ed. du Seuil.
Duru-Bellat M. 2006. L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie. Paris : Ed. du Seuil.
Elster J. 1995a. Justice locale et répartition des biens médicaux. In Affichard J., de Foucauld J.-B. (dir.),  Pluralisme et équité. La justice sociale dans les démocraties. Paris : Ed. du Seuil.
- 1995b, The Empirical Study of Justice , chap. 4 in Miller D., Walzer M. (eds.), Pluralism, Justice and Equality, Oxford: Oxford University Press.
Fassin D. 2001. Charité  bien  ordonnée. Principes de justice et pratiques de jugement dans l’attribution des aides d’urgence, Revue française de sociologie, vol. 42, n° 3, p. 437-475.
Forsé M., Parodi M. 2005. Les opinions économiques et leurs raisons dans l’Union Européenne. Les effets d’une préséance de la justice sociale. La Revue de l’OFCE, n ° 92, p. 193-220.
– 2006. Justice distributive. La hiérarchie des principes selon les Européens. La Revue de l’OFCE, n° 98. p. 211-219.
Friedberg E. 1993. Le pouvoir et la règle. Paris : Ed. du Seuil.
Gonthier F. 2008. Justice sociale et action publique. Des principes à leur mise en oeuvre. Coll. Problèmes politiques et sociaux, n° 949-950, juin-juillet, Paris : La documentation française.
Homans G. 1974. Social Behavior. Its elementary forms. New York: Harcourt, Brace.
Kellerhals J., Coenen-Huther J., Modak M. 1988. Figures de l’équité. Ed. duParis : PUF.
Kellerhals J., Modak M., Perrenoud D. 1997. Le sentiment de justice dans les relations sociales. Paris : PUF.
Observatoire des inégalités. 2006. L’état des inégalités en France. Paris : Belin.
Lyotard  J-F. 1979. La condition post-moderne. Paris, Les Éditions de Minuit.
Meuret D. (éd.) 1999. La justice du système éducatif. Bruxelles : De Boeck Université.
Pfefferkorn R. 2007. Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classe, rapports de sexes. Paris : La Dispute.
Rosanvallon P.  1995. La nouvelle question sociale. Paris : Ed. du Seuil.
Thévenot L. 1995. L’action publique contre l’exclusion dans des approches pluralistes du juste. In Affichard J., de Foucauld J.-B. (dir.),  Pluralisme et équité. La justice sociale dans les démocraties. Paris : Ed. du Seuil.

Contact : Régis Cortéséro, Frédéric Gonthier, Sarah Mailleux, David Mélo, Ivan Sainsaulieu

 

 

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